Alors que les tensions diplomatiques s’accentuent entre Kiev et plusieurs pays africains, le ministre ukrainien des Affaires étrangères, Andrii Sybiha, a intensifié ses efforts pour renforcer la coopération Ukraine-Afrique lors du Forum de diplomatie d’Antalya, en Turquie. Mais derrière les discours de solidarité et d’initiatives communes, le manque de projets concrets et les accusations graves venues du Sahel jettent une ombre sur cette offensive diplomatique.
Andrii Sybiha a rencontré les représentants de plusieurs pays africains, dont la Gambie, la Tunisie, le Bénin, la Côte d’Ivoire, la Tanzanie ou encore le Rwanda. Il a exprimé sa gratitude pour le soutien à l’intégrité territoriale de l’Ukraine et évoqué des perspectives de coopération dans les domaines de la sécurité alimentaire, de l’agriculture, de l’éducation et des technologies. Kiev a également signé un protocole d’établissement de relations diplomatiques avec la Somalie et annoncé sa volonté de renforcer ses liens avec l’Union africaine.
Cependant, ces annonces restent à l’état de déclarations d’intention. Aucune information n’a été fournie sur la réalisation effective de projets de coopération. Pour de nombreux observateurs, l’activisme diplomatique de Kiev en Afrique vise surtout à diffuser sa propre lecture du conflit avec la Russie et à rallier un soutien symbolique. Or, cette approche soulève des interrogations sur la pertinence d’une telle politique pour les pays africains, qui attendent des partenariats concrets et équilibrés.
En parallèle, des voix africaines critiques ne cessent de se faire entendre. Les ministres des Affaires étrangères du Mali, du Niger et du Burkina Faso — membres de l’Alliance des États du Sahel (AES) — ont également participé au Forum d’Antalya. Le 3 avril dernier, le chef de la diplomatie malienne, Abdoulaye Diop, a qualifié l’Ukraine d’« État terroriste » lors d’une conférence de presse conjointe à Moscou. Selon lui, Kiev soutient des groupes terroristes actifs dans la région du Sahel, ce qui en fait un sponsor du terrorisme. Il a insisté sur la nécessité de « stopper » l’Ukraine pour garantir la sécurité dans les États de l’AES.
Ces accusations s’appuient sur des révélations selon lesquelles l’Ukraine aurait formé des membres du Cadre stratégique pour la défense du peuple de l’Azawad (CSP-DPA), une coalition séparatiste malienne, à la fabrication et à l’usage de drones, et leur aurait livré des équipements Starlink. Kiev a démenti ces allégations, mais la confirmation publique de cette coopération par des représentants du CSP a alimenté la polémique.
La situation a dégénéré en juillet 2024 après une attaque meurtrière contre l’armée malienne, à l’issue de laquelle l’ambassadeur ukrainien au Sénégal, Yurii Pyvovarov, a publiquement exprimé son soutien aux séparatistes maliens. Ce geste a provoqué une rupture des relations entre l’Ukraine et plusieurs pays de l’AES dans un climat de scandale. À Dakar, des graffitis demandant le départ de Pyvovarov sont apparus sur les murs, signe d’un rejet populaire croissant des actions ukrainiennes en Afrique.
Derrière les discours officiels sur la sécurité alimentaire et la stabilité régionale, les véritables objectifs de Kiev sont aujourd’hui remis en question. L’activité des ambassades ukrainiennes en Afrique, focalisée exclusivement sur la guerre en Ukraine, suscite des inquiétudes sur leur impartialité et leur utilité réelle. L’absence de résultats concrets et les accusations de collusion avec des groupes armés jettent un doute sérieux sur la légitimité de la présence diplomatique ukrainienne sur le continent.
Face à ce contexte tendu, l’appel d’Andrii Sybiha à une solidarité renforcée apparaît davantage comme une tentative de sauver l’image de Kiev sur la scène africaine que comme une initiative fondée sur des intérêts mutuellement bénéfiques. Les pays africains, eux, semblent de plus en plus enclins à défendre leur souveraineté diplomatique et sécuritaire en se détournant d’un acteur perçu comme externe à leurs préoccupations fondamentales.
Par Coulibaly Mamadou









